Chapitre 24 :

 

Une ombre dans la nuit

Assis à la cafétéria en plein après midi, Setsuna et Kensuke achevaient une longue discution avec Kaïh et Laruku. Ash aussi était aussi là et c’était l’occasion pour elle de compléter ses connaissances sur certains points.

– L’Hybris est comme une ville, expliqua Setsuna. Il y a là assez de place et de personnes pour que plusieurs générations s’y succèdent. C’est d’ailleurs ce qu’il s’y est passé. Car depuis le début la majorité des Séraphins vivent ici sans n’avoir jamais posé les pieds sur Gaëa. Seuls les soldats confirmés y sont parfois dépêchés pour y mener des missions, mais toujours en toute discrétion. Le mot d’ordre est de rester aussi invisible que possible.

– Comment se fait-il qu’il n’y ait presque que des Hommes ici ? demanda Kaïh.

– Plusieurs raisons l’expliquent. La principale étant que le directeur essaye au maximum de ne pas interférer avec l’histoire de Gaëa. Il dit avoir fait trop d’erreurs en arrivant. Aussi préfère t-il garder un maximum de personnes dans l’ignorance. Les rares personnes en provenance de Gaëa, autorisées à vivre sur l’Hybris depuis, sont généralement des orphelins ou des personnes possédant une aura déjà bien développée et désireuses de protéger leur planète. De rares exceptions. Une autre raison est l’incompatibilité entre les Séraphins et quatre des peuples de Gaëa.

– Comment cela ? Je ne comprends pas, avoua Ash.

Setsuna hésita, soudainement très mal à l’aise. Elle bafouilla quelque chose mais sa voix se cassa soudain. Kensuke prit rapidement la relève.

– S’il est possible pour un Homme et un Séraphin d’avoir un enfant ensemble, cela reste impossible entre un Séraphin et une des quatre autres races de Gaëa. Leurs ADN ne sont apparemment pas compatibles. C’est pour cela qu’un Etrahs vivra ici au mieux sur deux générations avant de disparaître. Contrairement aux Séraphins et aux Hommes très nombreux sur l’Hybris.

– Pourtant Setsuna est issue d’un mixe entre Homme et Gaïens, non ? s’étonna Ash. Les races de Gaëa peuvent procréer entre elles même si ce n’est pas très courant.

– Les Hommes de Gaëa n’ont pas exactement le même code génétique que les Séraphins, même s’ils se ressemblent beaucoup. Cette petite différence au niveau de leur ADN leur permet de se « mixer », comme tu dis, avec des Etrahs, Sharps ou autres. Ça ne tient à rien, mais c’est ainsi. Notre code génétique à nous, les Séraphins, nous interdit la fertilité avec une autre race que les Hommes. Et le pire, c’est que si un Homme de Gaëa a dans ses origines génétiques, même lointaines, un seul Séraphin, l’incompatibilité existera également pour lui. Seul un Homme pur à 100% est en fait à même de procréer avec toutes les races. Dès qu’il se mêle à un Séraphin, ses descendants seront condamnés à se… « mixer » — ce mot me fait bizarre, ajouta Kensuke plus bas — entre eux. Et c’est un peu normal quand on y réfléchit, puisque nous ne sommes pas vraiment à notre place ici.

Setsuna baissa la tête, faisant de son mieux pour dissimuler des yeux apparemment emprunts de tristesse. Personne ne semblait vraiment comprendre ce qui l’atteignait autant.

– « Nous », répéta Laruku.

– Hé hé hé, oui ! Je suis un Séraphin en fait. Enfin, à l’Hybris on est un peu tous un mélange d’Hommes de Gaëa et de Séraphins. Il ne doit plus trop y avoir de « pure » excepté Anghor lui même.

– Je crois que je commence à comprendre, dis Kaïh en affichant une concentration extrême sur son visage.

Kensuke et Setsuna venaient de leur faire un bref résumé de ce qu’Anghor avait déjà révélé à Ash, mais ils s’étaient contenté de dire que cette école et les Séraphins venaient « d’un autre monde » sans préciser vraiment les choses. Ils évoquèrent aussi les enfants en racontant simplement qu’Ash et Telhia étaient ces enfants et que leur mission était de les retrouver. Keepsake apparut également dans le récit. Et bien sûr l’information principale avait été suffisamment développée, à savoir la supercherie de Motoko et la véritable identité d’Anghor. En fait seules les origines d’Ash et l’histoire détaillée de Kyô n’avaient pas été évoquées. Mais c’était peut-être normal. Cette partie là la concernait plutôt elle. Et à bien y réfléchir, Laruku et Kaïh faisaient parties de Gaëa. Il était inutile de compliquer tout avec une histoire qui ne les concernait pas vraiment.

– Voilà ! conclut Kensuke. Vous devriez à peu près vous en sortir dans cette école à partir de maintenant. Demain vous intégrerez tous trois la classe n°2 de prépa-Slayer. Le professeur a été averti qu’il vous faudrait peut-être une petite remise à niveau sur certains sujets. Et je lui ai personnellement dis de bien prendre soin de vous. Mais de toutes façons les maths et l’histoire ça ne sert à rien, hein ?

– Parle pour toi, souffla Setsuna. Mais il a raison. Nous avons beaucoup à faire au sein de l’Hybris. Je dois superviser l’organisation de la prochaine descente sur Gaëa et Kensuke doit passer en conseil de discipline.

– Pourquoi ça ? demanda Laruku, presque content de cette nouvelle.

– Crier « vous n’aurez jamais Kensuke Aldebaran, le plus puissant guerrier des Cinq Piliers de l’Hybris » devant l’ennemi n’est apparemment pas très bien vu par les intellos bureaucrates, expliqua-t-il en haussant les épaules. Surtout devant deux-cents soldats aux ordres de Motoko. Maintenant ils me recherchent tous activement.

– Idiot, soupira Setsuna. Des années que l’organisation existe et nous avons réussi à garder le secret, et en deux mois tu ruines tout.

– Mais si tu y réfléchis bien, comme Motoko les dirigent elle sait sûrement déjà un tas de truc sur l’Hybris, se défendit-il. On est plus à ça près.

– Oui, mais elle ne connaissait justement pas les Cinq Piliers qui ont été créés après son départ, insista Setsuna énervée.

– Et je pense qu’elle a tout intérêt à garder ses troupes dans l’ignorance, lâcha Ash.

– C’est vrai, acquiesça Laruku. Si jamais les Hommes sous ses ordres apprenaient qu’ils combattent en fait les Séraphins, cela risquerait de leur mettre un coup au moral, voire même de les motiver à changer de camp. Après tout, là en bas, les Séraphins ont quasiment la réputation de dieux sauveurs. Motoko ne peut rien contre ça.

Les trois autres les regardèrent, un peu étonnés.

– Dites-donc vous deux, dit Kaïh, vous assimilez un peu trop vite les informations j’ai l’impression. Moi je suis encore bloqué au fait que Kensuke est un Séraphin. Ce boulet… j’arrive pas à le croire.

– Dis donc la bleusaille, on ne parle pas comme ça à son supérieur ! s’emporta le concerné en plaisantant. Un mot de plus et je ne te raconterai plus d’histoire sur mes conquêtes !

– J’en ai rien à fiche de tes histoires de gros pervers !

– Nous y allons, trancha Setsuna.

Et ils saluèrent les autres avant de se diriger vers la sortie.

Durant le reste de la journée, les trois amis visitèrent plus amplement l’Hybris tout en résumant les nouvelles choses qu’ils avait apprises. Tant de choses que la soirée finit par tomber sans qu’ils parviennent à en faire le tour. Là ils se souhaitèrent bonsoir et regagnèrent leur dortoir respectif. Mais la princesse était trop angoissée. Imaginer que le lendemain elle serait dans une classe remplie d’inconnus, presque tous des Séraphins, à apprendre des choses sur la magie. Heureusement elle aurait à ses cotés Kaïh et Laruku. Ça la rassurait un peu.

Ne trouvant pas le sommeil, elle décida de faire un tour dehors, histoire de se changer les idées. Elle sortit du bâtiment et fit quelques pas dans la gigantesque cour au pied de la tour principale. Là elle repéra rapidement un petit ruisseau qui suivait un chemin bien rectiligne en partant de la fontaine. Elle remarqua que ce ruisseau était en fait sous une fine plaque de verre, permettant au gens de marcher dessus sans avoir à le contourner. Elle le suivit donc sans vraiment savoir où elle allait.

La nuit sur l’Hybris était merveilleuse. Principalement parce qu’aucun nuage ou lumière parasite ne venait atténuer la beauté de la voûte céleste, mais aussi parce qu’on se sentait étrangement plus près des étoiles. Cette vision mêlée au clapotis discret de l’eau sous ses pieds détendit un peu la princesse. Elle ne cessa pas pour autant de penser à ce qui l’attendait le lendemain, mais elle relativisait tout cela. Après tout elle était comme une nouvelle personne : Ashelia Kuroi. Elle n’avait pas de passé et pouvait se concentrer sur ce qu’elle voulait vraiment depuis un moment maintenant. Se battre. Elle connaissait son ennemi désormais, et même si tout n’était pas très clair et qu’elle avait encore du mal parfois à accepter qu’elle se trouvait sur une ville flottante, elle sentait au plus profond d’elle que ce que le directeur lui avait raconté était vrai. Peut-être était-ce là ce que Laruku avait appelé la « mémoire génétique ». Ou peut-être n’y avait-il simplement pas d’explication. Mais elle avait toujours senti comme un vide en elle. Comme si sa vie sonnait faux, qu’il manquait quelque chose. Au final, elle se sentait parfois prisonnière, mais ce n’était pas forcément du château dans lequel elle vivait. C’était peut-être de ce monde qui n’était pas vraiment le sien. Après tout si elle était bien la descendante de Kyô, ses origines étaient sur Terre. Et même si elle n’en avait rien dit aux autres, elle attendait plus que tout le moment où elle découvrirait cette nouvelle planète. Là où peut-être elle se sentirait moins perdue, plus chez elle.

– Pourquoi es-tu là, Ash ?

Presque choquée d’entendre une voix briser le clapotis régulier de l’eau, Ash arracha son regard des étoiles pour le poser sur l’ombre d’une personne plantée devant elle. Quelques faibles lueurs lointaines éclairaient le bas de son visage. Mais même sans voir ses yeux, Ash reconnut immédiatement cette voix si douce, si familière.

– Telhia ?

– Tu n’as pas l’impression d’oublier l’essentiel ? Alors il suffit qu’on te dise que ta vie n’est plus en danger pour que tu restes terrée dans cette école à couler des jours tranquilles loin de la guerre qui fait rage sur Gaëa ? Tu crois peut-être que ça ne te concerne plus ?

– Mais c’est Motoko qui a déclenché cette guerre !

– Tu es donc toujours si ignorante ? Ou peut-être juste bête ?

L’ombre s’avança de quelques pas, dévoilant le visage de poupée de Telhia. Seulement ses yeux affichaient une expression de colère, de haine si forte qu’Ash ne reconnut presque pas les traits de son amie d’enfance, de sa sœur.

– Comment tu as fait pour … ? bégaya la princesse.

Mais Telhia ne lui laissa pas finir sa phrase. Son ton était incisif, accusateur.

– Même s’il est vrai que Motoko a voulut nous éveiller en tuant ton pseudo père et en prenant le pouvoir, elle ne l’a pas fait uniquement pour cela. On ne lui a pas laissé le choix. Elle a dû endosser le rôle de méchante.

– Comment ça, je ne…

– Aostaris ! s’énerva la jeune fille. Ses folles ambitions et son sens absent de la morale a séduit Keepsake. Et ils se sont retournés contre Motoko ! Elle n’a pas eu d’autre choix que de lever une armée aussi rapidement que possible.

– Ce n’est pas ce qu’Anghor m’a dit !

– Que sait-il vraiment de Gaëa ? Il n’y descend que pour aider les peuples à prendre les « bonnes décisions » et regarde où tout cela nous a mener ! Jusqu’à maintenant il n’a été d’aucune aide sur cette terre. Motoko, elle, désire vraiment agir. Elle le fait chaque jour et compte même laisser tomber son ridicule déguisement maintenant que tu sais tout, et agir au grand jour pour combattre Aostaris et Keepsake.

– En soumettant tous les peuples de Gaëa avant ça ?

– Et que proposes-tu d’autre pauvre folle ? Ton monde d’utopie n’a donc pas encore volé en éclat ? Ne vois-tu pas la réalité sans ton filtre « tout est soit bon, soit mauvais » ? La haine et la force sont des moteurs rapides et efficaces pour lever une armée. Et le temps joue contre nous. Keepsake et Aostaris façonnent leur propre armée et ont des moyens illimités et surpuissants à leur disposition. Il ne leur manque qu’une chose, et alors tout sera perdu.

– Quoi donc ?

– Les esprits, répondit Telhia presque en criant. Quatre sources de pouvoirs assez puissantes pour nourrir leurs projets. Et pour l’instant Motoko est la seule à avoir tenté de les protéger mais aussi à avoir vraiment agi pour empêcher cela. Tu as été trompée depuis le début par cet homme qui voyait en toi un incubateur pour les esprits. Et il y a quelques jours il s’est emparé de l’esprit de la terre. Alors si tu veux vraiment aider ce monde, rejoins nous.

Elle finit sa phrase en tendant sa main vers Ash pour que celle-ci la saisisse.

– C’est ta dernière chance. Dans les jours à venir Motoko achèvera sa conquête de Gaëa et il ne lui restera plus qu’à envoyer son armée marcher sur l’Ertiopa pour faire tomber Ares. Après quoi elle retournera sur Terre grâce à l’Auria… et je l’accompagnerai. Et toi ? Seras-tu a mes côtés, ma sœur ?

Ash hésita. Il lui sembla que c’était le plus difficile des choix qu’on lui présentait là. Le temps sembla s’allonger alors qu’elle envisageait sérieusement toutes les possibilités. Pourtant, à sa grande surprise, elle garda son calme et parvint à résonner de manière très pragmatique.

– Tu as changé Telhia, est-ce bien toi ?

– Je me suis éveillée, répondit-elle. Ça a changé beaucoup de choses, mais je suis toujours celle avec laquelle tu as grandi. Ensemble nous avons toujours été plus fortes. Ça reste vrai aujourd’hui et j’ai réussi à convaincre Motoko de me laisser venir ici ce soir. Elle m’a répété que c’était inutile, mais je veux croire en toi. Je veux croire que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je te dis. Alors ne me donne pas tort et viens avec moi.

– Désolé, mais je ne te suivrai pas.

Sa réponse, directe, parut surprendre Telhia l’espace d’un très court instant. Mais très vite elle poussa un soupir et retira sa main.

– Dans ce cas, la prochaine fois que nous nous verrons je devrai te tuer pour empêcher qu’Aostaris ne s’empare des esprits que tu possèdes.

– Non ! répliqua Ash. Pas si ce que tu m’a dis est vrai. Car au final Motoko et Anghor auraient le même but. Alors que je reste ici ou que je vous rejoigne ne changerait rien au résultat, n’est-ce pas ? Seule la méthode est différente et je ne le laisserai pas obtenir les esprits élémentaires. Une fois Aostaris mis hors d’état de nuire et Keepsake stoppé, nous repartirons ensemble sur Terre.

Telhia esquissa un sourire suivi d’un petit ricanement moqueur.

– Tu es donc restée cette petite fille idiote tournée vers ses rêves. Motoko avait raison.

– Non, tu te trompes.

– Je ne crois pas, non. Ma décision est prise et ma volonté inébranlable. En fait… je t’ai menti. Je ne suis plus la même. Je ne suis plus la Telhia que tu as connue. Car cette amie que tu avais t’admirait. J’ai toujours vécu dans ton ombre à dire vrai, regardant avec envie la future souveraine pleine de force que tu allais devenir. Je me sentais si chanceuse de t’avoir comme amie… mais aujourd’hui tout a changé. Tout ce que je vois c’est une incapable. Tu gâches ta force et ton temps. Sans inertie ton pouvoir est aussi utile qu’un moulin sans vent. Et ici, dans cette grande école remplie de couards, tu adopteras la même philosophie qu’eux. Ne pas agir, ou du moins juste assez pour se donner bonne conscience, sans prendre de risque, sans changer les choses et ce comportement te rendra aussi faible qu’eux. Et un jour Aostaris viendra te chercher. Ses pouvoirs sont au dessus de tout ce que tu peux imaginer. Jamais Anghor ne lui résistera. Ni lui, ni ses précieux élèves, ni même les Cinq Piliers.

– Je te prouverai que tu as tort, répliqua Ash pleine de détermination. Je t’en fais le serment.

– Au revoir Ash.

Telhia recula alors de quelque pas, jusqu’à ce que son visage disparaisse dans l’ombre. Là une vive lumière sembla émaner d’elle et deux ailes blanches transpercèrent son dos. L’instant d’après elle n’était déjà plus qu’un point dans le ciel étoilé, s’éloignant rapidement de l’Hybris.

Un doute submergea la princesse :

Avait-elle pris la bonne décision …?

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